La dernière licorne rose

La dernière licorne rose

Par Brook Biggin | Aug 10 2016
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Vous la connaissez, cette sensation qu’on ressent, quand on est assis au bout de la table en sachant qu’on est la dernière putain de licorne rose. Un écriteau géant est suspendu à notre corne scintillante : [insérer minorité]. Mais peut-être aussi ne la connaissez-vous pas. Si c’est le cas, je bois à votre santé – littéralement : je viens d’avaler à votre intention une gorgée de la bouteille ouverte hier soir. Mais pour beaucoup d’autres personnes, la sensation dont je parle n’est que trop familière. Faire partie d’une minorité au sein d’une minorité. Être différent aux yeux de ceux qui sont eux-mêmes différents. Moi, en tout cas, c’est une sensation que je connais. Même si vous ne vous en rendez pas compte au premier coup d’œil, je ne suis pas comme tout le monde. Je suis une licorne séropositive. Séropo au max, séropo au cube, séropo de chez séropo!

Alors quand les gens de Résiste à la stigmatisation, un programme s’adressant aux jeunes hommes GBQT de moins de 30 ans, ont eu besoin de quelqu’un pour témoigner de la stigmatisation liée au VIH, vers qui se sont-ils tournés? Bon, je ne me plains pas. Le manque de voix séropo jeunes et fortes sur la place publique est un problème. Et si on avait demandé à un séronégatif de parler de ce sujet, j’aurais été le premier à hurler : « Pas un mot sur nous sans nous! » Mais hélas, nous voilà quelques semaines plus tard, et je suis toujours absorbé dans la contemplation de mon verre de vin taché, dans l’attente qu’un groupe de mots cohérents apparaisse comme par magie devant moi. Je profite pour cela d’une pause que j’ai prise dans le travail que je fais pour deux autres programmes, eux aussi liés à mon statut de licorne la plus séropo à des milles à la ronde.

Mon problème, toutefois, ne tient pas seulement au grave manque d’heures dans une journée. Voyez-vous, essentiellement, je suis comme Beyoncé – et très humble aussi, par ailleurs. Non, sérieusement. La reine du monde n’est pas forcément le choix le plus indiqué pour témoigner, d’un point de vue personnel, de la stigmatisation vécue par la plupart des femmes de couleur, ni Caitlyn Jenner le meilleur choix si on souhaite orienter cette conversation du côté de la communauté trans. De même, je ne suis pas forcément le gars séropositif le mieux choisi pour parler de la stigmatisation liée au VIH – du moins pas de la manière dont on envisage le plus souvent ce concept.

Non pas que mon expérience, ou celle de ces deux autres reines de moindre envergure, ne soit pas valide – fans de Beyoncé, ne vous lancez pas à ma poursuite! Mais mon expérience de la séropositivité est passablement unique en son genre. Je suis blanc. J’ai un diplôme universitaire. Je travaille pour un organisme dans le domaine du VIH et je dirige un collectif dynamique voué à la promotion de la santé chez les hommes gais. Le problème, c’est que mon expérience ne reflète pas vraiment celle de la plupart des autres membres séropositifs de la communauté, qui n’ont pas comme moi une interview à la radio demain et un passage à la télé le jour d’ensuite.

La vérité, c’est que sur le plan personnel, le fait d’être séropositif ne m’a occasionné qu’une seule véritable expérience de la stigmatisation. Ne vous y trompez pas. Ce fut une expérience dévastatrice! Je ne suis pas un pleurnichard, j’ai renoncé à l’être après ma sortie du placard, pendant mon dernier semestre au collège biblique. En avant! Merde à ceux qui haïssent! Nous vaincrons! (On appelle ça la résilience, les enfants.) Mais il n’a fallu que la peur d’un garçon, l’incertitude d’une mère et un séjour à l’urgence pour changer tout ça. Je n’étais pas comme les autres. Ceci est mon corps. Je n’en ai pas d’autre. Or ce corps peut déclencher des crises de panique chez des hommes adultes et glacer le sang d’une mère.

Cela s’est passé il y a un moment déjà. L’expérience a contribué à m’ouvrir les yeux sur la stigmatisation que subissent les gens vivant avec le VIH, et m’a permis de devenir un meilleur porte-parole pour ma communauté. Mais depuis le temps, mes souvenirs de l’incident se sont estompés, et ni le cadre ni les personnages ne m’inspirent beaucoup, désormais. D’où la hantise de la page blanche qui me saisit en plein nuit.

Je devrais peut-être attaquer le problème sous un autre angle. Après tout, vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que les hommes séropositifs continuent de vivre des formes de stigmatisation au sein de notre communauté, que ce soit la marginalisation ou le rejet de la part de partenaires sexuels éventuels. À vrai dire, il y a même de fortes chances pour qu’à un moment ou à un autre, qu’ils l’admettent ou non, certains d’entre vous aient été à l’origine d’expériences du genre pour d’autres personnes. Mais si nous avons tous déjà conscience de ça, nous n’avons peut-être pas besoin de lire une histoire triste de plus. Après tout, la stigmatisation ne se vit pas seulement à l’échelle personnelle, entre personnes également mal dans leur peau. Elle est un construit à niveaux multiples, dont l’impact est très étendu.

Tout ça semble plutôt insidieux, non? Eh bien, ce l’est, en effet.

Voyez-vous, à peu près tout, dans mon domaine d’activité – je travaille pour un organisme qui s’occupe du VIH –, vise à éradiquer le virus. Même le financement pour des programmes comme Résiste à la stigmatisation, qui n’est pourtant pas lié directement au VIH, se justifie de quelque manière par l’objectif de réduire le nombre de nouvelles infections au VIH. Que ce soit au sein d’organismes locaux comme le mien ou de groupes internationaux comme ONUSIDA, l’ambitieuse perspective du « zéro » résonne haut et fort : zéro nouvelle infection, zéro stigmatisation et discrimination, zéro décès dû au sida. Élargissons l’accès à la PrEP, pour que les gars séronégatifs puissent baiser sans être infectés. Traitons ceux qui vivent avec le VIH, pour qu’ils puissent baiser avec des gars séronégatifs sans les contaminer. Prévenir la séropositivité! Quelle merveille!

C’est ici que nous divergeons, vous et moi. Que nous sommes différents. Pour les gens qui ne vivent pas avec le VIH, celui-ci peut facilement être envisagé comme un enjeu de santé publique. C’est un virus – et une épidémie – qui a sévi trop longtemps et qui doit être éradiqué. Ou peut-être représente-t-il la peur qui vous prend malencontreusement aux tripes pendant vos moments de jouissance. Mais pour moi, les choses se présentent sous un jour très différent.

Le VIH, pour moi, est aussi immuable que la couleur de ma peau. Aussi profondément ancré en moi que ma citoyenneté, il détermine quels pays je peux visiter et pendant combien de temps. À cause de lui, je me suis trouvé devant des gens dont les yeux tâchaient d’évaluer quelle sorte de personne j’étais et à quelle sorte de comportements je pouvais bien me livrer. Il a provoqué la fin de relations amoureuses, parfois avant même qu’elles puissent commencer. Il peut me faire envoyer en prison! Le VIH, pour moi, n’est pas qu’un virus, et je trouve offensant qu’on le suggère. Il est au cœur de mon identité sociale et culturelle.

Aussi, malgré les meilleures intentions de certains de mes collègues, nous ne sommes pas égaux à l’égard du VIH. Et l’objectif zéro qui a été profondément semé dans notre psyché collective ne va pas sans répercussions potentiellement graves.

Malgré tout ça, pourtant, je suis très bon dans ce que je fais. J’ai réussi, dans la ville où je vis, à faire passer la conversation sur la santé des hommes gais et le VIH à la une. Littéralement : la putain de première page des quotidiens. J’ai interpellé nommément le ministre de la Santé de l’Alberta à la télé et à la radio sur l’accès au dépistage et le déploiement de la PrEP dans la province. Un mouvement de la base, voué à la promotion de la santé chez les hommes gais, se développe dans cette ville d’une manière qui rappelle la bonne vieille époque du militantisme inspiré par le sida. Tout ce travail – et ce progrès –, allié aux récentes avancées en matière de traitement, de développement des connaissances et de techniques de prévention, nous rapproche plus que jamais de la fin possible du VIH. Mais avant de nous réjouir, il importe que nous prenions un temps d’arrêt pour réfléchir un peu.

Dans quelle autre circonstance, en effet, jugerait-on conforme à l’éthique de demander à une minorité sociale et culturelle non seulement de participer à sa propre extinction, mais aussi de la diriger, ses membres donnant l’assaut à la manière d’une horde de poules picorant une croquette de poulet? Quelle valeur avons-nous, quelle valeur ont ceux qui nous ont précédés, s’il est acceptable, voire souhaitable, d’envisager un avenir dont nous serons absents, avec nos expériences, nos points de vue et notre apport? Qui sont ceux que nous a donnés le VIH? Quels sont ceux qu’il emportera avec lui en nous quittant?

La vérité, c’est que favoriser l’accès au dépistage du VIH ne m’apporte rien, à moi. Ni la PrEP. Je n’ai plus besoin du premier, et je me débrouille très bien merci, depuis quatre ans, pour vivre, aimer et désirer sans l’aide de la deuxième. L’un et l’autre ne concernent que vous. Et c’est pour vous servir que je suis ici. Mais sachez-le, il s’agit d’une question qui dépasse les enjeux de santé publique. Une question plus grande votre peur. Elle représente la mort, mais elle est aussi la vie. Et un jour, quand vous l’aurez, votre monde libéré du VIH – et que nous ne serons plus là –, prenez un moment pour mesurer ce que votre libération vous aura coûté.

En attendant, je continuerai d’être la fabuleuse licorne rose séropositive qui est assise en face de vous. Profitez du spectacle pendant que je suis encore là.

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