La stigmatisation et les mensonges de la dépression

La stigmatisation et les mensonges de la dépression

Par Keith Reynolds | Jun 1 2016
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Je pense que je bois trop. Mais je vous jure que ce n’est pas ma faute. Avant d’accuser la société – ce que je ferai un peu plus tard –, je voudrais blâmer la médium que j’ai consultée il y a maintenant presque 10 ans.

C’était une femme d’un certain âge, tout à fait charmante. Elle sentait vaguement la lavande, malgré les puissants effluves de savon végane et autres produits bios plus ou moins absurdes qui baignaient l’arrière-boutique du magasin de santé naturelle où nous nous trouvions. C’était la première fois de ma vie que je rendais visite à une médium. Je ne le faisais que pour m’amuser, mais ce que cette femme m’a dit ce jour-là m’a profondément transformé. « Vous êtes une vieille âme », qu’elle m’a dit.

« Qui, moi? » ai-je pensé, tout en accueillant avec délectation cette validation de mon petit côté ermite. J’ai tout à coup eu l’impression d’être rayonnant de sagesse, comme si mon âme elle-même venait d’enfiler un cardigan et de chausser de fantomatiques lunettes de vieux sage. Flatté dans mon orgueil, je me sentais sage et avisé, certes, mais aussi singulier et excentrique. En tant que vieille âme, a poursuivi la médium, j’étais en harmonie étroite avec mon corps et en mesure, par conséquent, de me soigner moi-même. Cette révélation s’accordait parfaitement avec le régime d’autogestion de ma santé mentale qui était le mien à l’époque. Après tout, j’étais un jeune gai dans la vingtaine qui suivait six cours de maths et de sciences par semestre. L’automédication n’avait pas de secrets pour moi.

Fondu enchaîné jusqu’à aujourd’hui, où je me rends compte que j’ai peut-être un problème. Ma consommation d’alcool se situe à une ou deux bouteilles de vin par semaine environ. Et encore, elle n’atteint ce niveau que si je suis en compagnie d’autres personnes. Je sais, j’ai perdu le contrôle.

Oui, cette habitude, à laquelle je succombe pour me rendre sociable et supportable aux autres quand je leur explique à tue-tête les règles d’un nouveau jeu de société, est en train de devenir problématique. Ce n’est pas que l’absorption de quatre verres de vin en quatre heures, soit le temps que dure le jeu, risque d’affaiblir mes facultés. Ce n’est pas ça qui m’empêchera de vous battre à plate couture! Non, si l’alcool devient un problème, c’est plutôt parce que je suis déprimé.

Ma dépression se manifeste sous forme d’insomnie, d’apathie et d’anxiété intense. Elle m’oblige parfois à quitter la pièce pour aller pleurer, comme une pauvre petite fille riche en proie à la contrariété. Ce n’est pas elle, toutefois, qui donne à mon visage son air pas commode. Ça, ça vient de moi.

Je suis sous traitement, cela dit. Je prends des antidépresseurs depuis plus d’un an, maintenant, et ils m’ont fait le plus grand bien. Ils m’ont donné la confiance en moi nécessaire pour quitter l’emploi que j’occupais depuis cinq ans et retourner aux études. Ils m’aident à supporter des choses qui normalement m’auraient laissé incapable de fonctionner pendant de longues périodes.

Le seul problème, c’est que le traitement ne fait pas bon ménage avec le vin. Résultat, le lubrifiant social sur lequel j’avais l’habitude de compter pour surmonter mon anxiété est devenu pour moi une cause d’anxiété. La solution, semble-t-il, consisterait à ne plus boire, tout simplement.

Or, c’est sur ce point que je blâme la société. Il m’est impossible de simplement dire non quand on me propose de boire un verre ou deux. Ce n’est pas par manque de volonté, mais parce que j’appréhende la question accusatrice qui suivra : « Pourquoi tu ne bois pas? » Je sais, je ne suis plus un ado, je n’ai pas à m’en laisser imposer par la pression de mes pairs. Ce qui m’inquiète, et de manière intense, c’est la stigmatisation à laquelle mon refus de boire risque de m’exposer.

Si je déclare que je souffre de dépression, la plupart des gens accueilleront la nouvelle d’un hochement de tête entendu. J’apprécie leur geste, mais il cache souvent un manque de compréhension. Autant dire à votre chat de descendre du comptoir de cuisine, ou vous plaindre d’être victime de racisme si vous êtes de race blanche. Les gens ne voient pas vraiment ce que vous voulez dire. La réalité, c’est que la dépression m’empêche de fonctionner normalement. Elle me donne envie de me terrer chez moi. Elle rend difficile et pénible la pleine exploitation de mes compétences au travail. Elle m’empêche de jouir de la vie comme je devrais le faire ou comme je le faisais avant.

Lorsque mon comportement devient antisocial on peu professionnel, on attribue rarement la chose à cette portion de mon cerveau qui ne travaille pas comme il faudrait. On a plutôt tendance à m’accuser d’être paresseux, peu fiable, pas très sérieux. J’ai vu cette réaction se produire. J’ai entendu les commentaires qu’on faisait à mon sujet quand on pensait que je ne pouvais pas entendre. De toute manière, même quand elle n’est pas exprimée ouvertement, c’est la réaction à laquelle je m’attends de la part des gens. Et le pire, c’est que je crois la mériter. Pas tout le temps, mais assez souvent pour que cela sape mes moindres progrès vers le bonheur et la santé. Je me referme. Je dois lutter pour me convaincre que mes amis et les membres de ma famille ne vont pas simplement prendre leurs jambes à leur cou. Je dois lutter pour me convaincre que je ne suis pas entièrement dépourvu de toute valeur. La dépression ment. Elle ment davantage encore que la moumoute sur la tête de Donald Trump.

À ceux qui connaissent cet aspect de moi et qui me soutiennent, je dis merci. Je vous remercie de m’épargner ce regard en coin dont les autres me gratifient cavalièrement, de résister à la tentation de parler de moi dans mon dos ou d’éviter tous ces gestes blessants qui alimentent mon angoisse quand je cherche le sommeil. Quant aux autres, essayez de comprendre que je vais sans doute éviter l’alcool pendant un certain temps, et veuillez respecter les vœux de cette médium qui m’a déclaré en harmonie avec mon propre corps.

Et si vous trouviez aussi le moyen de m’aimer un peu quand même, ce serait vraiment super.

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