Le travail du sexe à Montréal: quand la stigmatisation pèse lourd

Le travail du sexe à Montréal: quand la stigmatisation pèse lourd

Par Jonathan Bacon | May 25 2016
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Quand j’étais au secondaire, je me suis mis à consciemment raidir mes poignets pour ne pas avoir « l’air gai » de par mon expression corporelle. En gym ou entre deux cours, il ne fallait surtout pas avoir les poignets mous – c’était s’attirer les regards, possiblement les rires. En y repensant, je trouve ça absurde que cette solution-là se soit présentée à moi, mais surtout qu’elle ait fonctionné! C’est un peu ridicule, mais c’est une des formes physiques plus banales que la stigmatisation a pris pour moi – la rigidité de mes poignets pendant mon adolescence.

Dans ces années-là, avec ma première amie queer, j’ai découvert le village gai. Dans ces mêmes années, à travers le village, j’ai été plus exposé à la pauvreté. Ce n’est pas un secret, le village gai de Montréal, c’est un coin avec beaucoup d’inégalité – les grands penthouses sont à deux coins de rue du Refuge des Jeunes, une des ressources en hébergement les mieux connues de l’île. Les beaux restaurants côtoient les petits bars où des travailleurs et travailleuses du sexe essaient de maintenir une clientèle changeante, et suffit d’aller dans certaines ruelles pour trouver les traces d’une population cachée de consommateurs de drogues injectables ou inhalables.

Le village, avec sa façon mesquine mais profitable de cacher les plus démunis, a toujours été le plus grand point d’interrogation de mon expérience de personne gaie qui vit de la stigmatisation. Si on a eu à bâtir un village (littéralement) pour se protéger de la discrimination des autres, pourquoi est-ce qu’en tant que communauté on perpétue constamment des idéaux racistes, misogynes, transphobes, homophobes ou classistes? J’ai toujours cru que l’expérience de la stigmatisation devrait décourager quiconque à stigmatiser autrui – semblerait que j’ai eu tort, mais ça empêche pas que j’ai un peu pris ce rôle de sensibilisation comme emploi.

Je travaille à chaque jour avec des travailleurs et travailleuses du sexe, incluant des hommes et des personnes trans. Leurs profils sont tous uniques. Ce qui les réunit, simplement, c’est leur expérience de stigmatisation. Les travailleurs-euses du sexe avec lesquels je travaille sont parmi les plus marginalisés – donc, plus à risque d’être sans domicile fixe, de développer des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie, d’être victimes de violence ou de contracter le VIH/VHC. La majorité des hommes au programme sont hétérosexuels, mais comme ils ont des clients masculins, on assume qu’ils sont homosexuels – ils ont donc une expérience unique de l’homophobie. Les personnes trans que mon équipe côtoie dans le cadre de notre travail, eux, vivent une forme accentuée de transphobie. Très vite, c’est devenu évident à mes yeux que plusieurs stigmatisations empilées ne font pas que s’additionner : elles se multiplient. En reconnaissant l’extrême vulnérabilité des gens aux intersections de la stigmatisation, par contre, il faut aussi reconnaître l’énorme potentiel qui découlerait de leur résistance à cette stigmatisation.

De façon très concrète, cette stigmatisation se manifeste le plus souvent par la difficulté que mes participantEs ont à accéder à des services légaux ou de santé, par les obstacles qui se dressent devant eux s’ils souhaitent devenir locataires, ou par la répression policière qui se veut une expression des souhaits de la population. Pour unE travailleur-euse du sexe, la stigmatisation, c’est aussi de devoir garder le silence devant la violence d’un client et c’est de camoufler ses sources de revenu à ses proches par peur de jugement. Un de mes participants m’a dit être récemment allé dans une clinique en périphérie de Montréal pour se faire dépister. Lorsqu’il a mentionné qu’il faisait du travail du sexe, l’infirmier lui a dit qu’il ne pourrait pas être servi et qu’il devrait aller au centre-ville. Un autre de mes participants, en entrevue téléphonique pour être admis dans une maison d’hébergement d’urgence, s’y est vu refuser l’accès lorsqu’il a mentionné le travail du sexe comme source de revenu. Une de mes participantes s’habille parfois en homme pour dormir dans les refuges du centre-ville parce que sinon, les intervenants craignent pour sa sécurité. Dans tous ces cas, mes participantEs doivent camoufler une partie d’eux-mêmes – comme mes poignets mous, en quelque sorte.

 

Pour terminer, selon moi, on gère la stigmatisation de deux façons. La solution facile, c’est de la repousser sur quelqu’un d’autre: par exemple, laisser sous-entendre qu’un homme trans est moins qu’un homme pour se sentir plus masculin, insulter les utilisateurs de drogues injectables parce que nous, on les inhale, ou encore, être constamment mais subtilement misogyne parce qu’on s’est fait dire toute notre vie qu’on est trop féminin. La solution difficile mais productive c’est de réfléchir à la stigmatisation qu’on impose sur les autres, d’avoir assez d’introspection pour remarquer celle qu’on a internalisé et ensuite, de la combattre! La meilleure façon de le faire, je crois, c’est d’en parler entre nous. T’en penses quoi?

 

Photo par Dalig Photography.

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